Tu vas me dire : « Facile, c’est bon appétit ». Oui… mais regarde bien le mot. Il n’y a aucun appétit là-dedans.
provecho, c’est le cousin de notre mot profit. Littéralement, on te souhaite « bon profit » : que ce que tu manges te fasse du bien.
buen provecho : sens et origine
¡Buen provecho! (prononcé « bouén pro-BÉ-tcho ») est la formule qu’on adresse à quelqu’un qui mange ou qui va manger. C’est l’équivalent fonctionnel de « Bon appétit ! »
Le dictionnaire de l’Académie royale espagnole (DLE) la décrit comme une expression familière qui sert à souhaiter que quelque chose soit utile ou bon pour la santé ou le bien-être de quelqu’un, et précise qu’on l’adresse surtout aux personnes qui mangent ou qui boivent.
C’est ça ! Et c’est une vraie différence d’image.
En français, « bon appétit » regarde avant : « que tu aies envie de manger ».
En espagnol, « buen provecho » regarde après : « que ce repas te nourrisse bien ».
C’est d’ailleurs pour ça qu’on peut le dire à quelqu’un qui a presque fini son assiette, et même à quelqu’un qui a déjà fini.
provecho et profit : deux mots, une seule racine latine
Le DLE fait venir provecho du latin profectus (« progrès, avancement, profit »). C’est la même racine que notre profit. D’ailleurs, les sens de provecho restent très proches du mot français : « bénéfice ou utilité qu’on tire de quelque chose ».
provecho hors de la table
・Sacar provecho de algo.
(Tirer profit de quelque chose.)
・Este curso es de mucho provecho.
(Ce cours est très profitable.)
・Aprovechar el tiempo.
(Profiter de son temps, bien l’employer.)
Oui, le DLE le forme justement à partir de a- + provecho. Et c’est lui qu’on retrouve dans l’autre grande formule de table : ¡Que aproveche!, « que ça te profite ».
Retiens le trio : provecho = profit, aprovechar = profiter, ¡que aproveche! = bon appétit.
Le témoin catalan : ¡Bon profit!
Si tu as un doute sur l’idée de « profit », regarde la langue voisine de l’espagnol en Espagne : en catalan, « bon appétit » se dit tout simplement Bon profit!
Le recueil de parémiologie catalane PCCD la définit comme la formule dont on salue ceux qui mangent ou viennent de manger, en leur souhaitant que l’aliment ait un effet bénéfique, et lui donne comme équivalents espagnols ¡Buen provecho! et ¡Que aproveche! Pour un francophone, « bon profit » se lit sans traduction : c’est l’image de départ, restée à nu.
Les variantes : provecho, que aproveche, buen apetito
Les façons de dire « bon appétit » en espagnol
●¡Buen provecho!
⇒ La forme la plus générale, comprise partout.
●¡Provecho!
⇒ La version courte, très fréquente au Mexique. On entend aussi le diminutif affectueux ¡Provechito!
●¡Que aproveche!
⇒ Très courante en Espagne. Littéralement « que ça (te) profite ».
●¡Buen apetito!
⇒ Le calque de notre « bon appétit ». Compris, mais ce n’est pas le réflexe des hispanophones.
Pas du tout grave, on te comprendra. C’est même l’erreur la plus typique des francophones, parce que le calque est parfait.
Mais si tu veux sonner naturel, garde buen provecho (ou provecho au Mexique). C’est ce qui sort spontanément de la bouche des hispanophones.
Répondre à buen provecho : Gracias, igualmente
La réponse est un calque presque parfait de notre « Merci, toi aussi » : Gracias, igualmente.
Si la personne ne mange pas avec toi (un serveur, quelqu’un qui passe), un simple Gracias suffit.
【Entre convives】
— ¡Buen provecho!
(Bon appétit !)
— Gracias, igualmente.
(Merci, toi aussi.)【Quelqu’un qui passe devant ta table】
— Provecho.
(Bon appétit.)
— Gracias.
(Merci.)【Quand tu quittes la table avant les autres】
— Me voy, ¡que aproveche!
(J’y vais, bon appétit !)
Au Mexique, on le dit même aux inconnus
C’est ici que la différence avec la France est la plus visible. Le blog Flores de Nieve du CEPE de l’UNAM (le centre d’enseignement de l’espagnol pour étrangers de l’Université nationale du Mexique) explique qu’on dit provecho :
- avant de commencer à manger ;
- quand on se lève de table alors que les autres mangent encore ;
- quand quelqu’un annonce qu’il va manger (au travail, à l’école) ;
- et même à des inconnus, par exemple au restaurant en passant devant leur table.
Au Mexique, c’est l’inverse : c’est une politesse de passage, un peu comme dire « bonjour » en entrant dans une boutique en France.
Même source, un détail qui surprend toujours : il est courant de dire provecho après que quelqu’un a roté. Logique, finalement : si l’expression veut dire « que ça te profite », le rot montre que ça a profité !
Le petit secret des deux langues : chacune a ses puristes
Voici le point que peu de sites mentionnent, et qui parle directement aux francophones.
Côté français : « bon appétit », un marqueur social
Tu as peut-être déjà entendu dire que « bon appétit » serait impoli. Dans un article de Paris Match Belgique, le spécialiste de l’étiquette Philippe Lichtfus explique que dans certains milieux, l’expression est vue comme un marqueur social plutôt que comme une politesse. Son conseil : attendre que l’hôte commence à manger. Et si quelqu’un te le souhaite, remercier et répondre « à vous pareillement ». Mais si toute la table le dit, inutile de faire le prétentieux.
Côté espagnol : provecho… et le rot du bébé
Le monde hispanophone a exactement le même débat, avec une raison différente. Le DLE signale qu’en Argentine et en Uruguay, dans la langue familière, provecho désigne aussi le rot du nourrisson après la tétée.
Des médias mexicains comme Gastrolab rapportent donc que certains, notamment en Argentine et en Uruguay, trouvent la formule peu élégante à table, tandis qu’au Mexique elle reste la politesse normale.
Bien vu ! Les deux langues tombent pile sur la même réponse.
En pratique, mon conseil est simple : fais comme les gens autour de toi. Au Mexique ou en Espagne, dire buen provecho est parfaitement normal. Si tu es dans un dîner très formel en Argentine et que personne ne le dit, tu peux simplement attendre que l’hôte commence.
Récapitulatif : buen provecho
⇒ provecho vient du latin profectus, comme « profit ». Le catalan dit d’ailleurs Bon profit!
●Variantes ⇒ ¡Provecho! (Mexique), ¡Que aproveche! (Espagne). Buen apetito est compris mais peu naturel
●Réponse ⇒ Gracias, igualmente = « Merci, toi aussi ». Un simple Gracias si la personne ne mange pas avec toi
●Au Mexique ⇒ on le dit aussi aux inconnus, en quittant la table, et même après un rot
●Les deux langues ont leurs puristes ⇒ en français, « bon appétit » peut être vu comme un marqueur social ; en Argentine et en Uruguay, provecho est aussi le rot du bébé. Règle d’or : fais comme la table
buen provecho est le deuxième moment du repas. Avant, il y a l’envie (antojo) ; après, le compliment (¡qué rico!) et la sobremesa.
Pour voir tout le repas dans l’ordre, avec les faux amis à éviter, c’est par ici !
Expressions espagnoles à table : de l’envie de manger à la sobremesa
Real Academia Española, Diccionario de la lengua española (DLE), entrées « provecho » et « aprovechar » (https://dle.rae.es/provecho)
PCCD – Paremiologia catalana comparada digital, « Bon profit! » (https://pccd.dites.cat/p/Bon_profit%21)
CEPE-UNAM, Flores de Nieve, « Buen provecho » (https://floresdenieve.cepe.unam.mx/)
Paris Match Belgique, « Le célèbre « Bon appétit » est-il une impolitesse ? » (https://parismatch.be/)
Gastrolab, « ¿Por qué se dice « buen provecho » en México y por qué dicen que es de mala educación? » (https://www.gastrolabweb.com/)