Les mots de remplissage en espagnol : este, pues, o sea et a ver

Kodak
Aujourd’hui, on attaque un sujet dont personne ne parle jamais en cours : les mots de remplissage espagnols.

Tu sais, ces petits mots qui ne veulent rien dire mais qui sortent en premier quand on parle : este, pues, o sea, a ver.

En français, tu fais exactement pareil avec euh, ben, enfin, voyons. La seule différence, c’est que personne ne te les a jamais appris en espagnol.

Le vrai problème n’est pas le vocabulaire, c’est le silence

Tu as sans doute déjà vécu cette scène. Quelqu’un te pose une question en espagnol. Tu comprends la question. Tu connais même les mots de la réponse. Et pourtant, pendant deux secondes, rien ne sort.

Ces deux secondes de blanc, elles sont normales. Un locuteur natif les a aussi. La différence, c’est que lui, il les remplit avec un son, et toi, tu les remplis avec du silence — ou pire, avec un euh bien français que ton interlocuteur ne reconnaît pas.

Attends, mon « euh » à moi, il ne marche pas en espagnol ?
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Pas vraiment. Le euh français est une voyelle qui n’existe tout simplement pas en espagnol — celle de « peur », « beurre ». Un hispanophone l’entend comme un bruit bizarre, pas comme une hésitation.

C’est un peu comme si quelqu’un glissait un « eeeto… » japonais au milieu d’une phrase en français. Tu comprendrais qu’il hésite, mais ça sonnerait étranger.

D’où l’intérêt de cet article : te donner les sons de remplissage que les hispanophones utilisent vraiment, et surtout t’expliquer lequel choisir selon la situation.

La clé : les quatre mots ne remplissent pas le même silence

C’est ici que la plupart des listes de vocabulaire se trompent. Elles te donnent quinze mots de remplissage en vrac, comme s’ils étaient interchangeables. Ils ne le sont pas du tout.

La bonne façon de les classer, c’est de se demander : pourquoi est-ce que je gagne du temps, là, exactement ?

Les quatre mots de remplissage espagnols, classés par fonction

este ⇒ je cherche un mot qui ne vient pas ⇒ équivalent français : euh…
pues ⇒ je construis une réponse à une question ⇒ équivalent français : ben… / alors…
o sea ⇒ je reformule ce que je viens de dire ⇒ équivalent français : enfin… / c’est-à-dire…
a ver ⇒ je m’apprête à réfléchir ou vérifier ⇒ équivalent français : voyons… / attends…

Ah d’accord, donc ce n’est pas quatre façons de dire la même chose ? C’est quatre problèmes différents ?
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Exactement, tu as tout compris ! Et il y a une astuce encore plus simple pour ne plus jamais les confondre : regarde dans quelle direction du temps ils pointent.

L’astuce du sens du temps : o sea regarde derrière, a ver regarde devant

Deux de ces mots servent à gérer le contenu de ton discours, et ils sont exactement opposés :

  • o sea traite ce que tu viens de dire. Tu tournes la tête en arrière pour rattraper une phrase mal formulée.
  • a ver traite ce que tu vas dire ou faire. Tu regardes devant, vers une chose que tu n’as pas encore examinée.

Les deux autres, eux, ne traitent pas le contenu mais ta propre fabrication de la phrase :

  • este ⇒ il te manque un mot précis (le nom d’un objet, d’une personne, d’un lieu).
  • pues ⇒ il te manque la réponse entière, tu n’as pas encore décidé quoi répondre.

Les quatre en situation, dans une seule conversation

— ¿Qué te ha parecido la película?
Pues… no sé, me gustó pero…
(Ben… je ne sais pas, ça m’a plu mais… ⇒ je construis ma réponse)

— … el actor ese, el que hacía de… este… de médico.
(l’acteur, celui qui jouait le… euh… le médecin ⇒ je cherche un mot)

— Estuvo bien, o sea, no fue una obra maestra, pero se deja ver.
(c’était bien, enfin, ce n’était pas un chef-d’œuvre, mais ça se laisse regarder ⇒ je reformule)

— ¿Y la segunda parte? A ver… creo que sale en marzo.
(et la deuxième partie ? Voyons… je crois qu’elle sort en mars ⇒ je vais vérifier)

Là, avec la conversation entière, ça devient beaucoup plus clair ! Chacun apparaît à un moment précis.

Bonne nouvelle pour un francophone : tu as déjà les quatre

Il y a des langues où expliquer ce concept prend des pages entières. Le français n’en fait pas partie. Notre langue est très riche en mots de remplissage, et par chance les quatre rôles espagnols ont chacun leur équivalent chez nous.

Français ⇄ espagnol : le tableau de correspondance
⇒ tu n’apprends pas un concept nouveau, tu changes juste de son

euh…este…
Le son pur de l’hésitation lexicale. Le Trésor de la langue française décrit euh comme ce qui « retarde le moment de répondre » à une question qui embarrasse ou surprend. C’est exactement le travail de este.

ben… / alors…pues…
Ce qu’on place juste avant de répondre à une question. « Ben, je sais pas trop » ⇒ « Pues, no sé ».

enfin… / c’est-à-dire… / je veux dire…o sea…
La reformulation de ce qu’on vient de dire.

voyons… / attends…a ver…
Le mot qu’on lance avant d’examiner quelque chose. Et comme voyons, a ver est construit sur le verbe voir.

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Regarde la dernière ligne, elle est cadeau : voyons et a ver utilisent tous les deux le verbe voir pour dire « laisse-moi une seconde ».

Le français dit « voyons ce que ça donne », l’espagnol dit « a ver qué tal ». Même image, même logique.

Le cas particulier de « enfin » : la même élasticité que o sea

Il y a un point où le français est particulièrement bien placé, et ça vaut la peine de s’y arrêter.

Notre mot enfin est capable de faire deux choses assez différentes. Il peut corriger (« Tous… enfin, tous ceux qui restent »), et il peut aussi atténuer, résumer, exprimer une résignation (« Enfin, bon, on verra bien »). Le Trésor de la langue française range bien ces deux emplois côte à côte, l’un « rectificatif », l’autre proche de « bref ».

o sea a exactement la même élasticité en espagnol : il sert d’abord à reformuler, mais dans la langue parlée il glisse vers un « bon, bref » assez vague. Si tu as déjà senti cette double vie chez enfin, tu as déjà compris o sea sans le savoir.

Et « c’est-à-dire », alors ? Ça ressemble beaucoup à une traduction littérale de quelque chose en espagnol.
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Très bonne remarque ! L’espagnol a es decir, qui est mot pour mot notre c’est-à-dire.

Et le rapport entre les deux est le même que chez nous : es decir est un peu plus écrit, un peu plus soigné, comme « c’est-à-dire ». o sea est plus oral, plus relâché, comme « enfin » ou « je veux dire ».

Si tu écris un mail professionnel, prends es decir. Si tu discutes au bar, o sea.

L’avertissement le plus important de cet article : n’en mets pas trop

Et c’est ici que le français te donne un avantage que presque aucune autre langue ne donne : tu as déjà vécu ce problème, en français, avec « du coup ».

Tu connais la situation. Quelqu’un place du coup toutes les trois phrases, et au bout d’un moment on n’entend plus que ça. L’Académie française a d’ailleurs consacré une notice à cet emploi dans sa rubrique Dire, ne pas dire, en rappelant qu’on ne peut pas remplacer systématiquement donc, de ce fait ou par conséquent par du coup, ni en faire un simple adverbe de discours sans signification particulière.

Kodak

Eh bien voilà : o sea, c’est le « du coup » de l’espagnol.

Même mécanisme, même agacement chez ceux qui écoutent. En espagnol on appelle ça une muletilla. Le dictionnaire de l’Académie espagnole (DLE) la définit comme « un mot ou une phrase que quelqu’un répète beaucoup par habitude » — et le mot vient du diminutif de muleta, la béquille.

Une béquille… donc si tu t’appuies dessus tout le temps, c’est que tu ne marches plus tout seul.
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C’est exactement l’image ! Une béquille, c’est utile quand tu en as besoin. Mais si tu en mets quatre par phrase, ce n’est plus de la fluidité, c’est un tic.

La règle à retenir : n’en choisis qu’un pour commencer

La plupart des articles sur ce sujet te donnent une longue liste et te disent « utilise-les tous ». C’est un mauvais conseil.

Ce qu’il faut faire, c’est l’inverse — de la soustraction :

Comment s’entraîner sans devenir insupportable

1. Choisis-en UN seul pour les premières semaines.
⇒ Prends pues (le plus universel dans le monde hispanophone) ou este (si tu vises le Mexique).

2. Ne cherche pas à remplir chaque blanc.
⇒ Une petite pause silencieuse est parfaitement naturelle en espagnol. Elle donne même l’impression que tu réfléchis, pas que tu paniques.

3. Ajoute les autres seulement quand tu les entends chez les autres.
⇒ Un mot de remplissage s’attrape à l’oreille, il ne se récite pas.

4. Surveille les répétitions.
⇒ Deux o sea dans la même phrase, ça s’entend tout de suite. Comme deux du coup en français.

Ça me rassure, en fait. Je croyais qu’il fallait tous les caser pour avoir l’air naturel.
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Non, c’est le contraire ! Quelqu’un qui place un pues au bon endroit sonne beaucoup plus naturel que quelqu’un qui en met partout.

L’objectif, ce n’est pas de parler sans blancs. C’est de ne plus t’arrêter net au milieu d’une phrase.

Le détail de chaque mot : les quatre articles

Chacun de ces quatre mots a ses propres pièges — une orthographe qui se confond avec un autre mot, une forme qui ne s’accorde jamais, un usage régional à connaître. Voici le détail, un article par mot.

1. este — quand le mot ne vient pas

Le « euh » de l’espagnol, très présent au Mexique. À l’origine c’est le démonstratif « ce, celui-ci », et ça se voit encore dans la façon dont on l’utilise : on montre vaguement l’objet dont on cherche le nom. Le DLE lui reconnaît d’ailleurs un emploi d’interjection familière, « surtout en Amérique ».

este en espagnol : le « euh » qui sert à chercher ses mots

2. pues — quand tu construis ta réponse

Le mot de remplissage le plus répandu, et aussi le plus polyvalent. À l’origine une conjonction de cause (« puisque, car »), il vient du latin post. Attention à sa position : en début de réponse partout, mais en fin de phrase seulement dans certaines régions.

pues en espagnol : le « ben » qui précède toutes les réponses

3. o sea — quand tu te reformules

Notre « enfin » espagnol. Deux pièges à connaître absolument : ça s’écrit en deux mots (jamais « osea »), et ça ne s’accorde jamais au pluriel, même si on parle de plusieurs choses.

o sea en espagnol : le « enfin » qui reformule (et le piège de l’orthographe)

4. a ver — quand tu vas vérifier

Littéralement « à voir », exactement comme notre « voyons ». Le piège numéro un pour un francophone : a ver et haber se prononcent pareil mais n’ont rien à voir. Et la formule a ver si… peut aussi bien exprimer un souhait qu’un avertissement.

a ver en espagnol : le « voyons » qui prépare la suite

Récapitulatif : les mots de remplissage en espagnol

●Les mots de remplissage se classent par ce qu’ils te font gagner comme temps, pas par ordre alphabétique
este = je cherche un mot (euh…)
pues = je construis ma réponse (ben…, alors…)
o sea = je reformule ce que je viens de dire (enfin…, c’est-à-dire…)
a ver = je vais réfléchir ou vérifier (voyons…, attends…)
●L’astuce du sens du temps ⇒ o sea regarde en arrière, a ver regarde en avant
●Registre ⇒ es decir est à o sea ce que « c’est-à-dire » est à « enfin » : plus écrit, plus soigné
●Le conseil le plus important ⇒ n’en choisis qu’un au départ. Une muletilla répétée agace autant qu’un « du coup » toutes les trois phrases
Kodak

Un dernier mot : ces quatre-là ne sont pas du vocabulaire de luxe, ce sont les premiers sons qui sortent dans une vraie conversation.

Le jour où tu places ton premier pues sans y penser, tu auras franchi une étape que beaucoup d’années de grammaire ne font pas franchir !

Sources consultées
Real Academia Española, Diccionario de la lengua española (DLE), entrées « este » (https://dle.rae.es/este), « pues » (https://dle.rae.es/pues), « ser » (https://dle.rae.es/ser), « ver » (https://dle.rae.es/ver) et « muletilla » (https://dle.rae.es/muletilla)
Académie française, « Du coup au sens de De ce fait », rubrique Dire, ne pas dire (https://www.academie-francaise.fr/du-coup-au-sens-de-de-ce-fait)
CNRTL, Trésor de la langue française informatisé, entrées « euh » (https://www.cnrtl.fr/definition/euh) et « enfin » (https://www.cnrtl.fr/definition/enfin)