Demander quelque chose en japonais : ください, お願いします, 頼む et ちょうだい

Kodak
Aujourd’hui, on attaque un morceau que tout le monde utilise dès le premier jour au Japon : demander quelque chose.

Et je te préviens tout de suite : en français tu t’en sors avec « s’il te plaît » dans à peu près toutes les situations. En japonais, ce n’est pas un mot, c’est quatre mots différents, et le mot que tu choisis en dit long sur ta relation avec la personne.

Quatre mots juste pour dire « s’il te plaît » ? Ça commence fort…
Kodak
Rassure-toi, ce n’est pas du hasard. Il y a une logique, et une fois que tu l’as vue, tu ne te trompes quasiment plus.

Et bonne nouvelle : en tant que francophone, tu pars avec une longueur d’avance que les anglophones n’ont pas. Je t’explique pourquoi dans deux minutes.

Les quatre mots de la demande en japonais

Commençons par poser le décor. Quand un Japonais demande quelque chose, il pioche presque toujours dans ces quatre formes :

Les quatre formes de base, du plus familier au plus sûr

ちょうだい(choudai)
Très familier. Entre proches, vers un enfant. Garde une coloration enfantine et plutôt féminine.

頼む(tanomu)
Familier. Entre amis, entre collègues du même niveau. Jamais vers un supérieur.

ください(kudasai)
Poli. La forme que tu apprends en premier. Mais attention, elle vient d’un impératif.

お願いします(onegaishimasu)
Poli et humble. La plus sûre des quatre, celle qui ne blesse jamais personne.

Ah d’accord, donc c’est juste une échelle ? Du plus familier au plus poli, et je monte ou je descends selon la personne ?
Kodak
C’est exactement le piège dans lequel tombent 90 % des débutants !

Une échelle, ça n’a qu’une seule dimension. Or le japonais fonctionne avec deux axes en même temps. Si tu n’en vois qu’un, tu te trompes une fois sur deux.

La vraie logique : deux axes, pas une échelle

Voilà le cœur de tout ce dossier. Le choix de la forme dépend de deux questions indépendantes l’une de l’autre.

Axe 1 : qu’est-ce que tu demandes ? Un objet ou une action ?

Le japonais ne construit pas la phrase de la même façon selon que tu réclames une chose ou que tu demandes un geste.

Objet : nom + を + ください

・水をください。
(mizu wo kudasai)
De l’eau, s’il vous plaît.

・切符を二枚ください。
(kippu wo nimai kudasai)
Deux billets, s’il vous plaît.

Action : verbe en forme -te + ください

・待ってください。
(matte kudasai)
Attends / attendez, s’il vous plaît.

・もう一度言ってください。
(mou ichido itte kudasai)
Répète encore une fois, s’il te plaît.

Donc il faut d’abord que je me demande si je veux un truc ou un service ? En français je dirais « de l’eau s’il te plaît » et « attends s’il te plaît » sans réfléchir, c’est la même formule.
Kodak
Tu as tout compris ! En français, « s’il te plaît » se colle à n’importe quoi sans changer de forme. C’est un accessoire, tu l’ajoutes à la fin et c’est réglé.

En japonais, ce n’est pas un accessoire : c’est le verbe de la phrase. Du coup il doit se brancher correctement sur ce qui précède, d’où les deux montages différents.

Axe 2 : à qui tu parles ? La distance relationnelle

Le deuxième axe, c’est celui que tu connais déjà sans le savoir. La question est simple : quelle est la distance entre toi et la personne ?

Ton petit frère, ton chat, ta meilleure amie ⇒ ちょうだい
Un pote, un collègue du même niveau ⇒ 頼む
Quelqu’un que tu vouvoierais en français ⇒ ください / お願いします
Ton patron, un client, une personne âgée ⇒ お願いします (ou plus poli encore)
Kodak
Et c’est ici que ton français devient un atout, comme promis !

Regarde : tu dis « s’il te plaît » à ton frère et « s’il vous plaît » à ton boulanger. Le français a déjà coupé la demande en deux selon la distance. L’anglais, lui, dit please à tout le monde.

Ah d’accord ! Donc le japonais fait pareil que le tu/vous, mais en plus fin ?
Kodak
Voilà ! Le français coupe en deux (tu / vous), le japonais coupe en quatre.

Le réflexe mental est déjà installé chez toi. Il te reste juste à ajouter des crans.

Le pont le plus court : « Donnez-moi » et ください, même famille

Il y a une deuxième intuition française qui va te servir énormément, et elle concerne l’impératif.

En français, tu sais très bien que ces deux phrases ne produisent pas le même effet :

Donnez-moi ce livre.
⇒ correct, poli sur le papier… mais ça reste un ordre.

Pourriez-vous me passer ce livre ?
⇒ là, tu laisses à la personne la possibilité de dire non.

La grammaire française appelle ça le conditionnel de politesse : on met le verbe au conditionnel précisément pour atténuer une demande, un conseil ou un ordre. Personne ne t’a jamais dit que « Donnez-moi » était grossier, et pourtant tu sens bien que ce n’est pas la formule la plus délicate.

Kodak
Cette sensation-là, ce « c’est poli mais c’est quand même un ordre », tu l’as déjà dans les doigts.

Et c’est exactement la sensation de ください en japonais. Tu n’as rien de nouveau à apprendre : tu as juste à transférer une intuition que tu possèdes déjà.

Attends, ください c’est vraiment un impératif ? On me l’a présenté comme « la forme polie » depuis le début…

Le piège central : ください est poli, et pourtant il peut blesser

Accroche-toi, on arrive au point le plus important de tout le dossier.

ください est bel et bien un impératif. Historiquement, c’est la forme impérative du verbe くださる(kudasaru), qui est lui-même la version honorifique de くれる(kureru, « me donner »). Les dictionnaires classent くださる en langage honorifique, et sa forme impérative irrégulière, c’est ください.

La généalogie de ください
くれる(kureru)= me donner (neutre)
↓ on monte en respect
くださる(kudasaru)= me donner (honorifique, respect envers celui qui donne)
↓ on met à l’impératif
ください(kudasai)= « donne-moi », version respectueuse

Autrement dit : le respect est bien là, dans le choix du verbe. Mais le mode reste l’impératif. Tu demandes poliment, oui, mais tu demandes en donnant une instruction.

Kodak
La Fondation du Japon, qui forme les professeurs de japonais du monde entier, le résume très bien dans sa lettre pédagogique :

« 「~てください」は丁寧な依頼表現だと考えられていますが、やんわりと、しかし、ぴしっと、相手に指示する働きを持っています。 »

Traduction : « On considère 〜てください comme une formule de demande polie, mais elle a aussi pour fonction de donner une instruction à l’interlocuteur, en douceur mais fermement. »

« En douceur mais fermement »… c’est très précis comme description. Donc si je dis 〜てください à mon patron, je suis en train de lui donner des consignes sans m’en rendre compte ?
Kodak
Dans certains cas, oui, malheureusement.

Regarde ce classique. Tu es au restaurant, ton plat n’arrive pas, tu veux dire « dépêchez-vous s’il vous plaît » :

早くしてください。(hayaku shite kudasai)

Grammaticalement, c’est du japonais poli irréprochable. Dans la bouche d’un client pressé, ça sonne comme « Accélérez. » Sec.

Aïe. Et je le dirais sans aucune mauvaise intention en plus. Je fais comment pour arrondir l’angle ?

La solution : passer à お願いします ou à une question

Deux échappatoires, et les deux valent la peine d’être mémorisées.

【1. Basculer sur お願いします】
・早くお願いします。
(hayaku onegaishimasu)
⇒ Littéralement « je vous le demande humblement, vite ». Le ton descend immédiatement.

【2. Transformer l’ordre en question】
・早くしていただけますか。
(hayaku shite itadakemasu ka)
⇒ « Est-ce que je pourrais obtenir que vous fassiez vite ? » La personne garde la possibilité de répondre.

Kodak
Tu vois la mécanique ? C’est rigoureusement la même que ton conditionnel français.

« Donnez-moi » ⇒ « Pourriez-vous me donner ? »
「してください」 ⇒ 「していただけますか」

Dans les deux langues, on transforme l’affirmation en question pour rendre le refus possible. Rendre le refus possible, c’est ça, la politesse.

Ah d’accord, donc c’est le même réflexe dans les deux langues, juste avec des outils différents. Ça me rassure d’un coup.

Pourquoi お願いします est la valeur refuge

Si tu ne dois retenir qu’une seule chose de cet article : お願いします est la forme qui ne te fera jamais de mal.

La raison est dans sa construction. お願いします vient du verbe 願う(negau, « souhaiter, former un vœu »). Ce n’est donc pas un impératif du tout : tu ne dis pas « fais ça », tu dis « voici mon souhait ». C’est une posture d’humilité, l’équivalent verbal d’une petite inclinaison de la tête.

ください ⇒ tourné vers l’autre : « donne-moi », « fais »
お願いします ⇒ tourné vers soi : « je souhaite », « je m’en remets à toi »

C’est pour ça que お願いします ne peut jamais sonner comme une consigne.

Et il a un deuxième superpouvoir : il fonctionne tout seul. Tu peux le dire sans rien mettre devant.

・(Le serveur : « Avec du riz ? »)→ はい、お願いします。
(hai, onegaishimasu)Oui, s’il vous plaît.

・(Dans un taxi)東京駅までお願いします。
(Toukyou eki made onegaishimasu)Jusqu’à la gare de Tokyo, s’il vous plaît.

・(Au téléphone)田中さん、お願いします。
(Tanaka-san, onegaishimasu)Pourrais-je parler à M. Tanaka ?

Le coup du téléphone est marrant. Si je disais 田中さんをください, ça donnerait quoi ?
Kodak
« Donnez-moi M. Tanaka », comme si tu commandais un objet au comptoir ! Personne ne dit ça.

C’est un excellent test mental d’ailleurs : dès que ce que tu demandes ne se met pas dans un sac, pense à お願いします.

Ta méthode en trois questions

Voici le raisonnement à dérouler dans ta tête avant d’ouvrir la bouche. Avec un peu de pratique, ça prend une demi-seconde.

Les trois questions à te poser

Question 1 : à qui je parle ?
Quelqu’un que je tutoierais en français ⇒ ちょうだい ou 頼む
Quelqu’un que je vouvoierais ⇒ ください ou お願いします

Question 2 : je demande un objet ou une action ?
Un objet ⇒ nom + を + ください / お願いします
Une action ⇒ forme en -te + ください

Question 3 : est-ce que ça pourrait sonner comme un ordre ?
Si oui ⇒ bascule sur お願いします, ou passe à la question 〜ていただけますか

Kodak
Et si vraiment tu paniques et que tu n’as pas le temps de réfléchir ?

Dis お願いします. Dans le pire des cas tu seras un peu trop poli, et être un peu trop poli au Japon n’a jamais fâché personne.

Parfait, j’ai ma bouée de secours. Maintenant j’aimerais bien creuser chaque mot un par un.

Le dossier complet : un article par expression

Chacune de ces quatre formes mérite qu’on s’y arrête. Voici les articles détaillés, à lire dans l’ordre que tu veux.

お願いします : signification, usage et pourquoi c’est le mot le plus sûr du japonais
Le couteau suisse de la demande. D’où vient le mot, pourquoi il fonctionne seul, et les situations où il est obligatoire.

ください ou お願いします : la différence enfin claire
La question numéro un de tous les apprenants. Trois critères pour trancher à coup sûr, et les cas où l’un des deux est impossible.

頼む : le « compte sur toi » japonais
La forme entre amis. Aussi « commander » au restaurant et « compter sur quelqu’un ». Un mot à trois visages.

ちょうだい : le mot le plus doux et le plus piégeux
Origine bouddhique surprenante, coloration enfantine et féminine, et pourquoi il faut y réfléchir à deux fois avant de l’utiliser.

Ce qu’il faut retenir

● Le japonais ne monte pas une seule échelle de politesse : il croise deux axes.
⇒ Axe 1 : objet (nom + を + ください) ou action (forme en -te + ください)
⇒ Axe 2 : la distance avec l’interlocuteur (ちょうだい < 頼む < ください < お願いします)

ください vient d’un impératif (celui de くださる). Poli, mais il peut sonner comme une consigne.
⇒ Même sensation que « Donnez-moi » en français.

お願いします vient de « souhaiter » : jamais un ordre, fonctionne seul, marche avec les services et les personnes.
⇒ En cas de doute, c’est toujours lui.

● Pour adoucir : transforme l’ordre en question ⇒ 〜ていただけますか
⇒ Exactement ton conditionnel de politesse français.

Kodak
Tu tiens là quelque chose de bien plus grand qu’une liste de vocabulaire.

Choisir sa forme de demande, au Japon, c’est déclarer publiquement quelle relation on entretient avec l’autre. C’est pour ça que ça vaut le coup de bien le comprendre : ce n’est pas de la grammaire, c’est de la relation humaine.

Sources consultées
Jisho.org, entrées 下さる / 頂戴 / 頼む / お願い(https://jisho.org/
国際交流基金 日本語教育通信「文法を楽しく:表現意図 -指示・命令・禁止-」(Fondation du Japon
Coto Academy, « Difference Between Kudasai and Onegaishimasu »(https://cotoacademy.com/
マナラボ「『してください』は失礼?」(https://docoic.com/59189
Vitrine linguistique de l’Office québécois de la langue française, « Valeur modale du conditionnel »(vitrinelinguistique.oqlf.gouv.qc.ca
Frantastique / Gymglish, « La politesse : le conditionnel »(gymglish.com