Et je te préviens tout de suite : en français tu t’en sors avec « s’il te plaît » dans à peu près toutes les situations. En japonais, ce n’est pas un mot, c’est quatre mots différents, et le mot que tu choisis en dit long sur ta relation avec la personne.
Et bonne nouvelle : en tant que francophone, tu pars avec une longueur d’avance que les anglophones n’ont pas. Je t’explique pourquoi dans deux minutes.
- 1 Les quatre mots de la demande en japonais
- 2 La vraie logique : deux axes, pas une échelle
- 3 Le pont le plus court : « Donnez-moi » et ください, même famille
- 4 Le piège central : ください est poli, et pourtant il peut blesser
- 5 Pourquoi お願いします est la valeur refuge
- 6 Ta méthode en trois questions
- 7 Le dossier complet : un article par expression
- 8 Ce qu’il faut retenir
Les quatre mots de la demande en japonais
Commençons par poser le décor. Quand un Japonais demande quelque chose, il pioche presque toujours dans ces quatre formes :
Les quatre formes de base, du plus familier au plus sûr
ちょうだい(choudai)
Très familier. Entre proches, vers un enfant. Garde une coloration enfantine et plutôt féminine.
頼む(tanomu)
Familier. Entre amis, entre collègues du même niveau. Jamais vers un supérieur.
ください(kudasai)
Poli. La forme que tu apprends en premier. Mais attention, elle vient d’un impératif.
お願いします(onegaishimasu)
Poli et humble. La plus sûre des quatre, celle qui ne blesse jamais personne.
Une échelle, ça n’a qu’une seule dimension. Or le japonais fonctionne avec deux axes en même temps. Si tu n’en vois qu’un, tu te trompes une fois sur deux.
La vraie logique : deux axes, pas une échelle
Voilà le cœur de tout ce dossier. Le choix de la forme dépend de deux questions indépendantes l’une de l’autre.
Axe 1 : qu’est-ce que tu demandes ? Un objet ou une action ?
Le japonais ne construit pas la phrase de la même façon selon que tu réclames une chose ou que tu demandes un geste.
Objet : nom + を + ください
・水をください。
(mizu wo kudasai)
De l’eau, s’il vous plaît.・切符を二枚ください。
(kippu wo nimai kudasai)
Deux billets, s’il vous plaît.Action : verbe en forme -te + ください
・待ってください。
(matte kudasai)
Attends / attendez, s’il vous plaît.・もう一度言ってください。
(mou ichido itte kudasai)
Répète encore une fois, s’il te plaît.
En japonais, ce n’est pas un accessoire : c’est le verbe de la phrase. Du coup il doit se brancher correctement sur ce qui précède, d’où les deux montages différents.
Axe 2 : à qui tu parles ? La distance relationnelle
Le deuxième axe, c’est celui que tu connais déjà sans le savoir. La question est simple : quelle est la distance entre toi et la personne ?
Un pote, un collègue du même niveau ⇒ 頼む
Quelqu’un que tu vouvoierais en français ⇒ ください / お願いします
Ton patron, un client, une personne âgée ⇒ お願いします (ou plus poli encore)
Regarde : tu dis « s’il te plaît » à ton frère et « s’il vous plaît » à ton boulanger. Le français a déjà coupé la demande en deux selon la distance. L’anglais, lui, dit please à tout le monde.
Le réflexe mental est déjà installé chez toi. Il te reste juste à ajouter des crans.
Le pont le plus court : « Donnez-moi » et ください, même famille
Il y a une deuxième intuition française qui va te servir énormément, et elle concerne l’impératif.
En français, tu sais très bien que ces deux phrases ne produisent pas le même effet :
・Donnez-moi ce livre.
⇒ correct, poli sur le papier… mais ça reste un ordre.・Pourriez-vous me passer ce livre ?
⇒ là, tu laisses à la personne la possibilité de dire non.
La grammaire française appelle ça le conditionnel de politesse : on met le verbe au conditionnel précisément pour atténuer une demande, un conseil ou un ordre. Personne ne t’a jamais dit que « Donnez-moi » était grossier, et pourtant tu sens bien que ce n’est pas la formule la plus délicate.
Et c’est exactement la sensation de ください en japonais. Tu n’as rien de nouveau à apprendre : tu as juste à transférer une intuition que tu possèdes déjà.
Le piège central : ください est poli, et pourtant il peut blesser
Accroche-toi, on arrive au point le plus important de tout le dossier.
ください est bel et bien un impératif. Historiquement, c’est la forme impérative du verbe くださる(kudasaru), qui est lui-même la version honorifique de くれる(kureru, « me donner »). Les dictionnaires classent くださる en langage honorifique, et sa forme impérative irrégulière, c’est ください.
くれる(kureru)= me donner (neutre)
↓ on monte en respect
くださる(kudasaru)= me donner (honorifique, respect envers celui qui donne)
↓ on met à l’impératif
ください(kudasai)= « donne-moi », version respectueuse
Autrement dit : le respect est bien là, dans le choix du verbe. Mais le mode reste l’impératif. Tu demandes poliment, oui, mais tu demandes en donnant une instruction.
« 「~てください」は丁寧な依頼表現だと考えられていますが、やんわりと、しかし、ぴしっと、相手に指示する働きを持っています。 »
Traduction : « On considère 〜てください comme une formule de demande polie, mais elle a aussi pour fonction de donner une instruction à l’interlocuteur, en douceur mais fermement. »
Regarde ce classique. Tu es au restaurant, ton plat n’arrive pas, tu veux dire « dépêchez-vous s’il vous plaît » :
・早くしてください。(hayaku shite kudasai)
Grammaticalement, c’est du japonais poli irréprochable. Dans la bouche d’un client pressé, ça sonne comme « Accélérez. » Sec.
La solution : passer à お願いします ou à une question
Deux échappatoires, et les deux valent la peine d’être mémorisées.
【1. Basculer sur お願いします】
・早くお願いします。
(hayaku onegaishimasu)
⇒ Littéralement « je vous le demande humblement, vite ». Le ton descend immédiatement.【2. Transformer l’ordre en question】
・早くしていただけますか。
(hayaku shite itadakemasu ka)
⇒ « Est-ce que je pourrais obtenir que vous fassiez vite ? » La personne garde la possibilité de répondre.
« Donnez-moi » ⇒ « Pourriez-vous me donner ? »
「してください」 ⇒ 「していただけますか」
Dans les deux langues, on transforme l’affirmation en question pour rendre le refus possible. Rendre le refus possible, c’est ça, la politesse.
Pourquoi お願いします est la valeur refuge
Si tu ne dois retenir qu’une seule chose de cet article : お願いします est la forme qui ne te fera jamais de mal.
La raison est dans sa construction. お願いします vient du verbe 願う(negau, « souhaiter, former un vœu »). Ce n’est donc pas un impératif du tout : tu ne dis pas « fais ça », tu dis « voici mon souhait ». C’est une posture d’humilité, l’équivalent verbal d’une petite inclinaison de la tête.
ください ⇒ tourné vers l’autre : « donne-moi », « fais »
お願いします ⇒ tourné vers soi : « je souhaite », « je m’en remets à toi »
C’est pour ça que お願いします ne peut jamais sonner comme une consigne.
Et il a un deuxième superpouvoir : il fonctionne tout seul. Tu peux le dire sans rien mettre devant.
・(Le serveur : « Avec du riz ? »)→ はい、お願いします。
(hai, onegaishimasu)Oui, s’il vous plaît.・(Dans un taxi)東京駅までお願いします。
(Toukyou eki made onegaishimasu)Jusqu’à la gare de Tokyo, s’il vous plaît.・(Au téléphone)田中さん、お願いします。
(Tanaka-san, onegaishimasu)Pourrais-je parler à M. Tanaka ?
C’est un excellent test mental d’ailleurs : dès que ce que tu demandes ne se met pas dans un sac, pense à お願いします.
Ta méthode en trois questions
Voici le raisonnement à dérouler dans ta tête avant d’ouvrir la bouche. Avec un peu de pratique, ça prend une demi-seconde.
Les trois questions à te poser
Question 1 : à qui je parle ?
Quelqu’un que je tutoierais en français ⇒ ちょうだい ou 頼む
Quelqu’un que je vouvoierais ⇒ ください ou お願いします
Question 2 : je demande un objet ou une action ?
Un objet ⇒ nom + を + ください / お願いします
Une action ⇒ forme en -te + ください
Question 3 : est-ce que ça pourrait sonner comme un ordre ?
Si oui ⇒ bascule sur お願いします, ou passe à la question 〜ていただけますか
Dis お願いします. Dans le pire des cas tu seras un peu trop poli, et être un peu trop poli au Japon n’a jamais fâché personne.
Le dossier complet : un article par expression
Chacune de ces quatre formes mérite qu’on s’y arrête. Voici les articles détaillés, à lire dans l’ordre que tu veux.
お願いします : signification, usage et pourquoi c’est le mot le plus sûr du japonais
Le couteau suisse de la demande. D’où vient le mot, pourquoi il fonctionne seul, et les situations où il est obligatoire.
ください ou お願いします : la différence enfin claire
La question numéro un de tous les apprenants. Trois critères pour trancher à coup sûr, et les cas où l’un des deux est impossible.
頼む : le « compte sur toi » japonais
La forme entre amis. Aussi « commander » au restaurant et « compter sur quelqu’un ». Un mot à trois visages.
ちょうだい : le mot le plus doux et le plus piégeux
Origine bouddhique surprenante, coloration enfantine et féminine, et pourquoi il faut y réfléchir à deux fois avant de l’utiliser.
Ce qu’il faut retenir
● Le japonais ne monte pas une seule échelle de politesse : il croise deux axes.
⇒ Axe 1 : objet (nom + を + ください) ou action (forme en -te + ください)
⇒ Axe 2 : la distance avec l’interlocuteur (ちょうだい < 頼む < ください < お願いします)
● ください vient d’un impératif (celui de くださる). Poli, mais il peut sonner comme une consigne.
⇒ Même sensation que « Donnez-moi » en français.
● お願いします vient de « souhaiter » : jamais un ordre, fonctionne seul, marche avec les services et les personnes.
⇒ En cas de doute, c’est toujours lui.
● Pour adoucir : transforme l’ordre en question ⇒ 〜ていただけますか
⇒ Exactement ton conditionnel de politesse français.
Choisir sa forme de demande, au Japon, c’est déclarer publiquement quelle relation on entretient avec l’autre. C’est pour ça que ça vaut le coup de bien le comprendre : ce n’est pas de la grammaire, c’est de la relation humaine.
Jisho.org, entrées 下さる / 頂戴 / 頼む / お願い(https://jisho.org/)
国際交流基金 日本語教育通信「文法を楽しく:表現意図 -指示・命令・禁止-」(Fondation du Japon)
Coto Academy, « Difference Between Kudasai and Onegaishimasu »(https://cotoacademy.com/)
マナラボ「『してください』は失礼?」(https://docoic.com/59189)
Vitrine linguistique de l’Office québécois de la langue française, « Valeur modale du conditionnel »(vitrinelinguistique.oqlf.gouv.qc.ca)
Frantastique / Gymglish, « La politesse : le conditionnel »(gymglish.com)