Regarde ce message. Tu as trois ans d’espagnol derrière toi, et pourtant :
jajaja q tal, ntc tqm
Pas un seul mot de ton manuel. Et pourtant il n’y a là aucun mot inconnu : rien que des mots que tu connais déjà, écrits autrement.
- 1 Le problème n’est pas ton niveau, c’est ton registre
- 2 Fabrique n°1 : on écrit le son tel quel
- 3 mdr contre jajaja : le vrai contraste français / espagnol
- 4 Fabrique n°2 : une lettre remplace une syllabe
- 5 Fabrique n°3 : on ne garde que les initiales
- 6 Le détail que personne ne t’explique : la ponctuation porte l’émotion
- 7 Maintenant, relis le message du début
- 8 Le conseil le plus important : savoir lire n’est pas savoir écrire
- 9 Les quatre fiches détaillées
- 10 Récapitulatif
Le problème n’est pas ton niveau, c’est ton registre
Si tu apprends l’espagnol depuis un manuel, tu as appris un espagnol parlé et un espagnol écrit soigné. Mais il existe un troisième espagnol, celui que tu vas rencontrer en premier si tu discutes avec un hispanophone de ton âge : l’espagnol écrit vite.
Cet espagnol-là n’est pas enseigné, il n’est pas dans les dictionnaires classiques, et il n’obéit à aucune règle officielle. La Real Academia Española elle-même considère que ces abréviations appartiennent à un registre à part, et qu’elles ne relèvent donc pas des règles d’orthographe générales.
Et la bonne nouvelle, c’est que ce n’est pas un vocabulaire à apprendre par cœur.
Il n’existe que trois façons de fabriquer une abréviation espagnole. Une fois que tu as ces trois mécanismes en tête, tu peux décoder des abréviations que tu n’as jamais vues de ta vie.
Les trois fabriques d’abréviations en espagnol
1. On écrit le son tel quel ⇒ jajaja (le rire), jeje, jiji
2. On remplace une syllabe par une lettre qui sonne pareil ⇒ q = que, x = por, k = qu
3. On ne garde que les initiales ⇒ tqm, ntp, ntc
Fabrique n°1 : on écrit le son tel quel
C’est la plus déroutante pour un francophone, parce que c’est exactement l’inverse de ce que nous faisons.
En espagnol, quand on rit, on écrit jajaja. Ce n’est pas un sigle, ce n’est pas de l’argot, ce n’est même pas vraiment une abréviation : c’est la transcription du bruit, tout simplement.
Excellente question, et c’est LE piège pour nous.
En espagnol, la lettre j ne se prononce pas du tout comme le « j » français. Elle note un son de gorge, proche du « h » aspiré anglais, ou du « ch » écossais dans loch.
Donc jajaja se lit « ha-ha-ha ». C’est simplement notre « ha ha ha », écrit avec l’orthographe espagnole.
Et comme c’est un son, la voyelle change l’expression du visage :
Le rire espagnol selon la voyelle
・jajaja ⇒ le rire franc, neutre, celui qu’on utilise 90 % du temps
・jeje ⇒ le petit rire gêné ou complice, celui qui atténue ce qu’on vient de dire
・jiji ⇒ le rire espiègle, un peu moqueur, celui du gamin qui a fait une bêtise
・jojo ⇒ le gros rire de gorge, celui du Père Noël※ Et plus c’est long, plus c’est drôle : jajajajajaja vaut bien plus qu’un ja tout seul.
À noter au passage : les académies de la langue espagnole rappellent que, dans un texte soigné, l’onomatopée du rire s’écrit en réalité ja, ja, ja, avec des virgules, parce qu’à l’oral chaque syllabe porte un accent. La forme collée jajaja est celle de la conversation, pas celle du roman.
mdr contre jajaja : le vrai contraste français / espagnol
Là où ça devient vraiment intéressant, c’est quand on compare avec le français. Parce que nous, quand nous rions par écrit, nous ne faisons absolument pas la même chose.
Deux logiques opposées
Français ⇒ mdr = mort de rire / ptdr = pété de rire
⇒ on prend une phrase entière et on n’en garde que les initiales
Espagnol ⇒ jajaja
⇒ on prend le bruit du rire et on l’écrit tel quel
Exactement, et c’est très bien vu.
Le français dit « je suis mort de rire » en abrégé. L’espagnol, lui, fait entendre le rire.
D’un côté un commentaire sur ton état, de l’autre un enregistrement sonore. Si tu retiens ce contraste, tu ne liras plus jamais jajaja comme un mot bizarre.
Fabrique n°2 : une lettre remplace une syllabe
Bonne nouvelle : celle-ci, tu la pratiques déjà tous les jours. Le français est champion du monde de la suppression de voyelles en SMS.
Ce que tu écris déjà en français
・slt = salut
・bcp = beaucoup
・stp = s’il te plaît
・pk / pkoi / pq = pourquoi
・tjrs = toujours
L’espagnol fait pareil, avec deux ou trois substitutions à connaître. Elles sont peu nombreuses, mais elles reviennent partout.
k = qu (même son, une lettre de moins)
x = por (le signe de multiplication × se lit por en espagnol)
xa = para (par analogie avec le couple por / para)
Sérieusement !
En espagnol, 2 × 2 se lit dos por dos. Le signe × se prononce littéralement « por ».
Les gens ont donc récupéré ce signe pour écrire le mot por. Et à partir de ce seul détail, tu débloques toute une famille.
【La famille du x】
・xq = por qué (pourquoi) ou porque (parce que) — x + q
・xfa = por favor (s’il te plaît)
・x fa = porfa, la version raccourcie et affectueuse de por favor
・xa = para (pour)
・xo = pero (mais)
C’est exactement ça, et c’est le meilleur pont possible entre les deux langues.
Un francophone écrit pk, un hispanophone écrit xq. Même besoin, même longueur, même position dans la phrase. Tu n’as rien de nouveau à comprendre, juste deux lettres à échanger.
Fabrique n°3 : on ne garde que les initiales
Le troisième mécanisme, c’est le sigle pur : on prend une phrase courte et on ne garde que la première lettre de chaque mot. C’est très exactement ce que fait notre mdr.
Les sigles espagnols indispensables
tqm = te quiero mucho ⇒ « je t’aime beaucoup », affectueux et léger
tkm = le même, écrit avec un k
ntp = no te preocupes ⇒ « t’inquiète », pour rassurer l’autre
ntc = no te creas ⇒ « je rigole », pour annuler sa propre blague
tb = también ⇒ « aussi »
bss = besos ⇒ « bisous »
Tu viens de mettre le doigt sur le piège le plus classique !
ntp est tourné vers l’autre : « ne t’en fais pas ».
ntc est tourné vers soi-même : « ce que je viens de dire, c’était pour rire ».
Une lettre, deux rôles opposés. On y consacre une fiche entière plus bas.
Le détail que personne ne t’explique : la ponctuation porte l’émotion
En français, on module beaucoup avec des mots (« je t’aime bien », « t’inquiète pas »). En espagnol écrit rapide, une grande partie de la température passe par la ponctuation et les majuscules.
【Le même sigle, trois températures】
・tqm ⇒ affection tranquille, presque automatique en fin de message
・tqm! ⇒ un peu plus chaud, on appuie
・TQM!!! ⇒ élan, enthousiasme, parfois taquinerie
Et il y a un point qui perturbe énormément les débutants : dans les messages, le point d’interrogation ouvrant disparaît.
Tu as appris ¿Qué tal?. Dans un chat, tu liras q tal? ou même q tal tout court.
Ce n’est pas une faute d’ignorance : c’est la norme de ce registre-là. Personne n’écrit le ¿ sur un clavier de téléphone quand il envoie quinze messages à la suite.
Maintenant, relis le message du début
Reprenons la phrase qui te semblait illisible il y a dix minutes.
jajaja q tal, ntc tqm
⇒ jajaja = « hahaha » (fabrique n°1, le son)
⇒ q tal = ¿qué tal? = « ça va ? » (fabrique n°2, la lettre)
⇒ ntc = no te creas = « je rigole » (fabrique n°3, les initiales)
⇒ tqm = te quiero mucho = « je t’aime fort » (fabrique n°3, les initiales)
Traduction : « Hahaha, ça va ? Je rigole, je t’aime fort. »
Et voilà tout le secret !
Ces messages ne sont pas difficiles, ils sont juste écrits dans un système que personne ne t’a présenté. Trois mécanismes, et le brouillard se lève.
Le conseil le plus important : savoir lire n’est pas savoir écrire
Il faut qu’on soit très clair sur ce point, parce que c’est là que les apprenants se font mal.
Ton objectif, pour l’instant, c’est comprendre, pas produire.
Ces abréviations varient énormément selon la génération, le pays et la proximité avec la personne. La Real Academia Española rappelle d’ailleurs qu’elles sont propres aux communications électroniques informelles et ne doivent pas sortir de ce registre.
Un tqm dans un mail professionnel, et tu perds instantanément en crédibilité.
Pas tout à fait ! Tu peux commencer, mais par le bas de l’échelle.
Autorise-toi jajaja et q. Ce sont les deux formes les plus universelles, les moins marquées générationnellement, et personne ne te trouvera bizarre.
Les sigles affectifs comme tqm, tu les gardes pour quand tu auras vu ton interlocuteur les utiliser en premier.
La règle de prudence en trois niveaux
Niveau 1 – tu peux l’utiliser tout de suite ⇒ jajaja, q
Niveau 2 – attends de l’avoir vu chez l’autre ⇒ xq, ntp, tb, xfa
Niveau 3 – seulement avec des proches ⇒ tqm, tkm, ntc
Jamais ⇒ dans un mail de travail, un devoir, un message à quelqu’un que tu vouvoies
Les quatre fiches détaillées
Chacune des abréviations vues ici mérite qu’on s’y arrête, parce que chacune cache une petite subtilité culturelle. Voici les quatre fiches complètes.
jajaja : pourquoi les hispanophones rient avec un « j » (et pas avec mdr)
Le rire écrit à l’espagnole, la prononciation du j, et ce que changent jeje, jiji, jojo.
TQM / TKM : « je t’aime » en trois lettres, mais lequel ?
La différence entre te quiero et te amo, expliquée avec notre couple « je t’aime bien » / « je t’aime ».
XQ, X, Q : la lettre qui remplace une syllabe entière
Pourquoi x vaut por, et comment ce seul détail débloque xfa, xa et toute la famille.
NTP et NTC : une lettre d’écart, deux intentions opposées
Rassurer l’autre ou désamorcer sa propre blague : le sigle qu’il ne faut surtout pas confondre.
Récapitulatif
●Trois fabriques seulement ⇒ le son écrit tel quel (jajaja) / une lettre pour une syllabe (q, x, k) / les initiales (tqm, ntp, ntc)
●Le contraste avec le français est net : nous abrégeons une phrase (mdr), eux transcrivent un bruit (jajaja)
●En revanche, notre habitude de supprimer les voyelles (slt, bcp, pk) est exactement le mécanisme de q et xq
●La ponctuation et les majuscules portent l’émotion ⇒ tqm / tqm! / TQM!!! ne sont pas à la même température
●Le ¿ ouvrant saute dans les messages ⇒ q tal? est normal, ce n’est pas une faute
●Objectif prioritaire ⇒ savoir lire. Pour écrire, commence par jajaja et q, et rien d’autre
Sur ce site, on décortique l’espagnol comme ça : en partant de ce que tu sais déjà en français, et en montrant la mécanique derrière.
Les quatre fiches ci-dessus t’attendent quand tu veux !
Fundéu Guzmán Ariza, « ja, ja, ja, no jajaja » (https://fundeu.do/ja-ja-ja-no-jajaja/)
Wikilengua, « Abreviaturas en chats y microblogs » (https://www.wikilengua.org/index.php/Abreviaturas_en_chats_y_microblogs)
Wikipedia en español, « Lenguaje chat » (https://es.wikipedia.org/wiki/Lenguaje_chat)
Wikipedia, « Spanish orthography » (https://en.wikipedia.org/wiki/Spanish_orthography)
Wiktionnaire, « mdr » (https://fr.wiktionary.org/wiki/mdr) et « ptdr » (https://fr.wiktionary.org/wiki/ptdr)
Wiktionnaire, « pk » (https://fr.wiktionary.org/wiki/pk) et « stp » (https://fr.wiktionary.org/wiki/stp)
Infobae, « ¿Qué significa TKM y cómo RAE explica el « lenguaje millennial »? » (lien)
Infobae, « ¿Qué significa « NTP »? » (lien)