Enojado ou enfadado : quelle différence, et lequel utiliser ?

Kodak
Aujourd’hui, on règle une bonne fois pour toutes la question qui revient le plus souvent : enojado ou enfadado ?

Tu ouvres ton dictionnaire, tu trouves les deux traduits par « fâché, en colère », et tu te dis forcément : « il doit bien y en avoir un plus fort que l’autre ».

Alors je te donne tout de suite la réponse : non, la différence n’est pas une question de force. C’est une question de pays.

Ah bon ? Mais alors pourquoi mon manuel me donne les deux sans rien expliquer…
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Parce que les deux sont corrects, tout simplement ! Ton manuel ne te ment pas, il te laisse juste dans le flou.

Le truc, c’est que le choix ne se fait pas dans ta tête au moment de parler. Il est déjà fait par la carte du monde.

La réponse courte : c’est une frontière, pas un thermomètre

La règle en une ligne

enojado ⇒ le mot courant en Amérique latine
enfadado ⇒ le mot courant en Espagne

Même sens, même intensité. Les deux sont compris partout dans le monde hispanophone.

Autrement dit : si tu apprends l’espagnol pour aller au Mexique, en Argentine ou en Colombie, prends enojado et n’y pense plus. Si tu vises Madrid ou Barcelone, prends enfadado.

Et si tu utilises l’autre par erreur ? Il ne se passe rien de grave. On te comprend parfaitement. Tu sonnes simplement comme quelqu’un qui a appris l’espagnol ailleurs, exactement comme un Belge qui dit « septante » à Paris.

Ok, donc c’est comme « septante » et « soixante-dix » ! Personne ne se trompe sur le nombre, ça situe juste d’où tu viens.
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C’est exactement la bonne image ! Garde-la, elle vaut mieux que n’importe quelle règle.

Et d’ailleurs, tu as le même phénomène sous les yeux tous les jours sans le voir : entre fâché et en colère, est-ce que tu saurais dire lequel est le plus fort ?

Euh… honnêtement, non. Je dirais que ça dépend surtout des gens et de comment ils parlent.
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Et voilà, tu viens de comprendre le couple espagnol tout seul !

En français, fâché et en colère se distribuent selon les régions, les générations et les habitudes, pas selon un degré précis. enojado / enfadado, c’est la même mécanique, à l’échelle d’un continent.

Ce que dit le dictionnaire de référence

Ce n’est pas une impression : c’est vérifiable. Si tu ouvres le Diccionario de la lengua española de la Real Academia Española, tu constates deux choses.

D’abord, l’entrée enfadar est définie de la façon la plus économique possible : « causar enfado », c’est-à-dire « causer de la colère ». Et le tout premier synonyme donné est… enojar.

Ensuite, l’entrée enojar renvoie la politesse : parmi ses synonymes figure enfadar, en première position également.

Les deux entrées se renvoient l’une à l’autre

enfadar ⇒ « causar enfado »
Synonymes : enojar, alterar, irritar, enfurecer…

enojar ⇒ « causar enojo »
Synonymes : enfadar, irritar, exasperar, enfurecer…

※ Source : RAE, entrée « enfadar » et entrée « enojar »

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Tu vois le message ? Chacun est défini par l’autre.

Si l’un était nettement plus fort, le dictionnaire l’indiquerait, comme il le fait pour enfurecer ou furioso. Il ne le fait pas, parce qu’il n’y a rien à indiquer.

La surprise étymologique : enojar est un cousin de « ennuyer »

Voilà maintenant quelque chose que peu d’apprenants savent, et qui va t’aider à retenir enojar pour de bon.

La RAE indique l’origine de enojar : du latin vulgaire inodiare. Ce verbe est construit sur odium, la haine, à partir de la tournure latine in odio esse, « être un objet de haine ».

Attends… inodiare… ça me rappelle quelque chose. C’est pas de là que vient « ennuyer » ?
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Bravo, tu as trouvé tout seul ! « Ennuyer » et « enojar » sont le même mot latin, arrivé jusqu’à nous par deux chemins séparés.

Et c’est fascinant de voir où chacun a atterri : l’espagnol a gardé le côté colère de la haine d’origine, le français a glissé vers le côté lassitude.

Un même ancêtre, deux destins

Latin classique : in odio esse(être un objet de haine)

Bas latin : inodiare
↓            ↓
français : ennuyer    espagnol : enojar
(lasser, importuner)  (mettre en colère)

※ Le français médiéval a d’abord gardé un sens fort(« tourmenter, être importun »), avant de s’adoucir vers l’ennui que nous connaissons.

Cette parenté explique aussi un détail que tu croiseras : la RAE donne comme deuxième sens à enojar le sens de « molestar, desazonar », c’est-à-dire déranger, importuner. Ce sens-là, plus faible, est précisément celui que le français a conservé.

C’est marrant, ça veut dire que quand je dis « tu m’ennuies » en étant vraiment agacé, je suis plus proche du sens original que quand je parle d’un film ennuyeux.
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Tout à fait, et c’est une excellente façon de mémoriser enojar !

Petite précision utile pour la suite : la RAE ne donne aucune étymologie pour enfadar, alors qu’elle en donne une pour enojar. Les deux mots n’ont pas la même histoire, ils se sont simplement retrouvés au même endroit.

Comment les utiliser concrètement

La forme de base : estar + adjectif

Le plus fréquent, et de très loin. Attention, c’est toujours estar, jamais ser : la colère est un état passager.

estar enojado / estar enfadado

Estoy enojado con mi hermano.
(Je suis fâché contre mon frère.)※ version latino-américaine

Estoy enfadado con mi hermano.
(Je suis fâché contre mon frère.)※ version espagnole

¿Estás enfadada conmigo?
(Tu es fâchée contre moi ?)

Mis padres están enojados porque no llamé.
(Mes parents sont fâchés parce que je n’ai pas appelé.)

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Note bien la préposition : on est en colère « con » quelqu’un, littéralement « avec ».

En français on dit « fâché contre », donc la tentation d’utiliser contra est forte. Résiste ! Estoy enojado contra ti ne se dit pas.

Ah, bon à savoir, j’aurais foncé dedans. Donc con, comme « avec ».

La forme pronominale : enojarse / enfadarse

Quand tu veux dire non pas l’état, mais le moment où la colère arrive, tu utilises la forme pronominale. C’est l’équivalent de notre « se fâcher », « s’énerver ».

Se mettre en colère

Se enojó cuando vio la factura.
(Il s’est énervé quand il a vu la facture.)

No te enfades, fue sin querer.
(Ne te fâche pas, c’était sans le vouloir.)

Mi madre se enoja por todo.
(Ma mère se met en colère pour tout.)

La forme retournée : me enoja

Enfin, la construction que les francophones adorent une fois qu’ils la voient, parce qu’elle est identique à la nôtre : celle où c’est la chose qui devient sujet.

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Compare bien ces deux phrases :

Estoy enojado. ⇒ Je suis en colère.(c’est moi le sujet)
Me enoja. ⇒ Ça m’énerve.(c’est ça le sujet, moi je suis le complément)

Et regarde ta propre langue : « Ça m’énerve » a exactement la même architecture. Tu la maîtrises déjà sans le savoir !

Quand la chose devient sujet

Me enoja mucho esta situación.
(Cette situation m’énerve beaucoup.)

Me enfada que no me avisen.
(Ça m’énerve qu’on ne me prévienne pas.)
※ après que, subjonctif obligatoire : avisen

¿Te enoja que llegue tarde?
(Ça t’énerve que j’arrive en retard ?)

Le troisième larron : molesto, et son double visage

On ne peut pas parler de ce couple sans ajouter molesto, qui vient juste en dessous sur l’échelle. Il correspond à notre contrarié, vexé, agacé : c’est la colère polie, celle qu’on avoue sans crier.

Estoy un poco molesto por lo que dijiste.
(Je suis un peu contrarié par ce que tu as dit.)

Está molesta con sus vecinos porque hacen mucho ruido.
(Elle est fâchée contre ses voisins parce qu’ils font beaucoup de bruit.)

C’est d’ailleurs un mot très utile pour désamorcer : dire estoy molesto plutôt que estoy enojado, c’est signaler un problème sans faire monter la température.

Ça a l’air pratique. Il y a un piège quelque part, non ? Tu as dit « double visage »…
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Il y en a un, et il est spectaculaire !

Le dictionnaire de la RAE donne à molesto deux définitions qui vont dans des directions opposées : « qui cause de la gêne » et « qui ressent de la gêne ».

Et ce qui décide entre les deux, c’est le verbe que tu mets devant.

ser molesto / estar molesto

Está molesto.
⇒ Il est contrarié, il est vexé.(il ressent la gêne)

Es molesto.
⇒ C’est gênant, il est pénible.(il provoque la gêne)

Même adjectif, sens inversé selon ser ou estar.

Donc si je me trompe de verbe en parlant de mon collègue, au lieu de dire « il est vexé » je dis « il est pénible » ? Devant lui ?
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Tu as tout compris, et c’est un accident qui arrive vraiment !

La bonne nouvelle, c’est que la logique est limpide une fois posée : estar décrit ce que la personne vit, ser décrit ce qu’elle est pour les autres.

D’ailleurs le français fait presque la même chose avec « gênant » et « gêné » — sauf que nous, on change le mot. L’espagnol, lui, garde le même mot et change le verbe.

Le piège que le français ne prépare pas : l’accord

Tous ces mots sont des adjectifs, donc ils s’accordent. En français aussi, dirais-tu, et c’est vrai. Mais il y a une différence de taille : en espagnol, ça s’entend.

« Je suis fâché » et « je suis fâchée » se prononcent pareil. Estoy enojado et estoy enojada, non. Une erreur d’accord, qui passerait totalement inaperçue à l’oral en français, s’entend immédiatement en espagnol.

Le tableau des accords

Un homme seul
estoy enojado / enfadado / molesto

Une femme seule
estoy enojada / enfadada / molesta

Un groupe(mixte ou masculin)
estamos enojados / enfadados / molestos

Un groupe entièrement féminin
estamos enojadas / enfadadas / molestas

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Un conseil très concret : entraîne-toi à dire la phrase qui te concerne toi, à voix haute, jusqu’à ce qu’elle sorte toute seule.

Si tu es une femme, répète estoy enojada. Si tu es un homme, estoy enojado. C’est la phrase que tu diras le plus souvent, autant qu’elle soit automatique !

Alors, lequel je choisis ?

Bon, concrètement, moi qui débute et qui ne sais pas encore où j’irai… je prends lequel ?
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Très bonne question, et la réponse est simple : choisis-en un et tiens-t’y.

Ce qui compte, c’est la cohérence. Un apprenant qui alterne au hasard sonne plus étrange que celui qui utilise « le mot de l’autre pays » de manière constante.

Et si tu veux une raison de trancher : il y a beaucoup plus d’hispanophones en Amérique latine qu’en Espagne. En cas de doute, enojado est le pari le plus large.

Récapitulatif

enojado et enfadado ⇒ même sens, même force
⇒ la différence est géographique : Amérique latine / Espagne
⇒ les deux sont compris partout, alors choisis-en un et reste cohérent

enojar vient du latin inodiare, le même ancêtre que notre ennuyer
⇒ l’espagnol a gardé la colère, le français a glissé vers la lassitude

●On est fâché con quelqu’un, jamais contra

●Trois constructions à connaître :
estoy enojado(l’état)/ me enojé(le moment)/ me enoja(ça m’énerve)

molesto est plus doux, mais il change de sens selon le verbe :
está molesto(il est vexé)≠ es molesto(il est pénible)

●L’accord s’entend en espagnol : enojado / enojada / enojados / enojadas

C’est beaucoup plus clair. En fait je cherchais une différence de niveau qui n’existait pas, et pendant ce temps le vrai piège c’était ser et estar.
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C’est exactement le résumé que je voulais entendre !

Et ce couple n’est qu’un des axes de la colère en espagnol. Il y en a trois autres, dont un qui est un vrai piège pour nous, francophones.

La vue d’ensemble
Pour voir comment enojado s’articule avec harto, coraje et les autres façons d’exprimer la colère :
Être en colère en espagnol : enojado, enfadado, harto, coraje… lequel choisir ?
Sources consultées
Real Academia Española, Diccionario de la lengua española — entrées enojar, enfadar, molesto
CNRTL, Trésor de la langue française informatiséétymologie de « ennuyer »
WordReference, dictionnaire espagnol-français — entrées enojado, molesto