Tu connais peut-être déjà lo siento, perdón et disculpa. Le problème, ce n’est pas de les connaître, c’est de savoir lequel sort de ta bouche quand la situation arrive.
Et là, il y a un piège tendu spécialement pour nous, francophones. Je te le montre tout de suite.
- 1 Le piège : en français, on a exactement les mêmes formes… et ça ne nous aide pas
- 2 La vraie règle : l’espagnol choisit selon ce qui s’est passé, pas selon la personne
- 3 1. Perdón : le jumeau de notre « pardon », mais il travaille beaucoup plus
- 4 2. Lo siento : « je le ressens », et donc c’est plus lourd que tu ne crois
- 5 3. Disculpa / Disculpe : l’équivalent exact de « Excuse-moi / Excusez-moi »
- 6 4. Perdóname : le poids arrive avec le pronom
- 7 5. Savoir répondre : no pasa nada
- 8 Le tutoiement se voit dans le verbe, pas dans le pronom
- 9 Six situations, six réponses
- 10 Le tableau à garder sous la main
- 11 Pour creuser chaque point
Le piège : en français, on a exactement les mêmes formes… et ça ne nous aide pas
Commençons par la mauvaise nouvelle, parce qu’elle est déguisée en bonne nouvelle.
Le français possède trois formules d’excuse qui ressemblent trait pour trait aux trois formules espagnoles :
Les trois paires qui se ressemblent
Pardon (français) ↔ Perdón (espagnol)
⇒ Même mot, même origine latine. Ce ne sont pas des cousins éloignés, ce sont des jumeaux.
Excuse-moi / Excusez-moi ↔ Disculpa / Disculpe
⇒ Même fabrication : un verbe à l’impératif, et une forme différente selon qu’on tutoie ou qu’on vouvoie.
Je suis désolé(e) ↔ Lo siento
⇒ Même idée : je te dis ce que je ressens, pas ce que j’ai fait.
Quand deux langues n’ont rien en commun, tu te méfies, tu apprends chaque mot à part. Mais quand les formes se ressemblent autant, ton cerveau baisse la garde et fait des raccourcis.
Les cases existent des deux côtés, mais elles ne contiennent pas la même chose. Et comme rien ne clignote, tu peux te tromper pendant des années sans que personne ne te reprenne.
La vraie règle : l’espagnol choisit selon ce qui s’est passé, pas selon la personne
Si tu ne devais retenir qu’une seule phrase de cet article, ce serait celle-ci.
En français, notre premier réflexe est social. On se demande : « à qui je parle ? » Un supérieur, un inconnu, un ami ? Et ce réflexe pilote presque tout : le vouvoiement, le ton, la longueur de la phrase.
En espagnol, ce réflexe existe aussi, mais il arrive en deuxième. La première question, c’est :
- Est-ce que quelque chose s’est déjà produit, et j’en suis responsable ? ⇒ du côté de perdón
- Est-ce que je ressens de la peine, que je sois responsable ou non ? ⇒ du côté de lo siento
- Est-ce que rien ne s’est encore passé, et je m’apprête à déranger quelqu’un ? ⇒ du côté de disculpa / disculpe
Trois questions, trois familles. Le tutoiement et le vouvoiement viennent se greffer après, et ils ne changent que la forme du verbe.
« Avant » et « après » : c’est vraiment l’axe principal. Disculpa regarde vers l’avant, perdón regarde vers l’arrière, et lo siento regarde vers l’intérieur.
1. Perdón : le jumeau de notre « pardon », mais il travaille beaucoup plus
Perdón (prononciation : per-DONE, avec l’accent sur la dernière syllabe) est un nom masculin qui signifie littéralement « le pardon », « la grâce ».
Son histoire est la même que celle du mot français : il remonte au bas latin perdonare, formé de per- (à fond, complètement) et de donare (donner). Pardonner, c’est « donner complètement ». En français, ce perdonare a donné pardoner en ancien français, puis pardonner et le nom pardon. En espagnol, il a donné perdonar et le nom perdón. Même graine, deux arbres.
Mais voilà le point qui change tout :
En français, « Pardon ! » tout seul est un mot assez limité : on l’emploie surtout quand on bouscule quelqu’un, ou quand on n’a pas entendu.
En espagnol, « ¡Perdón! » couvre un territoire bien plus large : la bousculade, oui, mais aussi le retard, l’oubli, la maladresse, l’interruption, l’erreur au travail… C’est le mot passe-partout des petites fautes.
Autrement dit : là où un francophone hésiterait entre « pardon », « excuse-moi » et « désolé », un hispanophone lâche très souvent un simple ¡Perdón! et l’affaire est close.
Perdón en situation
· ¡Perdón! No te vi.
(Pardon ! Je ne t’avais pas vu.)· Perdón por la demora.
(Désolé pour le retard.)· ¿Perdón? No te escuché bien.
(Pardon ? Je ne t’ai pas bien entendu. ⇒ exactement notre « Pardon ? » interrogatif.)· Te pido perdón por lo de ayer.
(Je te demande pardon pour ce qui s’est passé hier. ⇒ là, c’est du sérieux.)
Il y a une seule zone où il ne va pas : les condoléances. Quand quelqu’un vient de perdre un proche, tu ne dis pas perdón — tu n’y es pour rien, tu n’as pas de faute à faire effacer. Là, il te faut l’autre outil.
2. Lo siento : « je le ressens », et donc c’est plus lourd que tu ne crois
Démontons la phrase, parce que sa structure explique tout son usage.
Lo siento, mot à mot
lo = « le », « cela » (pronom complément, neutre)
siento = « je ressens » (verbe sentir, première personne)
⇒ littéralement : « je le ressens »
Il n’y a aucune faute dans cette phrase. Aucune notion de responsabilité, aucune demande. Juste : voilà ce que ça me fait à l’intérieur.
C’est pour ça que lo siento est l’outil naturel de la compassion :
· Lo siento mucho.
(Je suis vraiment désolé. ⇒ l’ajout de mucho renforce nettement.)· Me enteré de lo de tu padre. Lo siento muchísimo.
(J’ai appris pour ton père. Je suis terriblement désolé.)· Siento no poder ayudarte.
(Je regrette de ne pas pouvoir t’aider. ⇒ le verbe peut aussi être suivi directement d’un complément.)
Et maintenant, l’erreur numéro un des francophones :
Tu bouscules quelqu’un dans le métro et tu dis « Lo siento ».
Ce n’est pas faux grammaticalement. Mais c’est disproportionné : tu viens d’annoncer un chagrin profond pour un coup de coude. L’effet est un peu théâtral, parfois même comique.
⇒ Dans cette situation, dis ¡Perdón! ou ¡Disculpa!
Repère mental : si tu ne dirais pas « je suis vraiment désolé » en français, ne dis pas lo siento en espagnol. Pour un coup de coude, tu dirais « pardon », pas « je suis vraiment désolé », tu vois ?
3. Disculpa / Disculpe : l’équivalent exact de « Excuse-moi / Excusez-moi »
Troisième famille, et c’est celle où le français nous rend enfin un vrai service.
Disculpar est un verbe régulier du premier groupe, construit sur dis- (retirer, défaire) + culpa (la faute). Littéralement : « retirer la faute », dédouaner.
À l’impératif, ce verbe donne deux formes que tu vas entendre partout :
Le parallèle qui te fera gagner un mois
Excuse-moi (tu) ⇒ Disculpa
Excusez-moi (vous) ⇒ Disculpe
Même logique, même moment d’emploi : on le dit avant de déranger, pas après avoir fauté.
C’est le mot qu’on emploie pour ouvrir une interaction : demander son chemin, interpeller un serveur, interrompre une conversation, poser une question à un guichet.
· Disculpe, ¿dónde está la estación?
(Excusez-moi, où est la gare ?)· Disculpa, ¿tienes un minuto?
(Excuse-moi, tu as une minute ?)· Disculpe la molestia.
(Excusez-moi du dérangement.)
En français, le pronom est obligatoire : « Excuse ! » tout seul ne veut rien dire. En espagnol, le pronom est facultatif, et à l’oral on le laisse tomber la plupart du temps.
La version avec pronom existe — discúlpame, discúlpeme — mais elle sonne plus appuyée, plus personnelle. Retiens : plus tu ajoutes de pronom, plus c’est lourd.
Cette histoire de disculpa contre disculpe mérite qu’on s’y arrête plus longuement, parce que c’est là que se cache tout le système de politesse espagnol. J’y reviens plus bas, et un article entier lui est consacré.
4. Perdóname : le poids arrive avec le pronom
Tu connais maintenant perdón (le nom). Il existe aussi la forme verbale, à l’impératif :
- perdona = « pardonne » (à quelqu’un qu’on tutoie)
- perdóname = « pardonne-moi » (perdona + me)
- perdone / perdóneme = les mêmes, à la forme de politesse
Et le francophone a encore un coup de chance ici, parce que pardonne-moi est construit exactement pareil : impératif + pronom accroché derrière.
perdona ⇒ peut servir de simple « excuse-moi » léger, comme disculpa
perdóname ⇒ bascule du côté de la vraie demande de pardon
Le petit -me place explicitement toi comme fautif et l’autre comme juge. Ce n’est plus une formule de politesse, c’est une requête.
Note au passage l’accent écrit qui apparaît : perdona n’en a pas, perdóname en a un. Ce n’est pas de la décoration, c’est une règle mécanique — j’explique pourquoi dans l’article dédié.
5. Savoir répondre : no pasa nada
Si tu restes muet quand quelqu’un te dit perdón, tu passes pour quelqu’un de fâché. Il te faut donc une réponse automatique.
Cette réponse, c’est no pasa nada, littéralement « il ne se passe rien » — autrement dit : ce n’est rien, laisse tomber, il n’y a pas de mal.
— ¡Perdón! Te pisé. (Pardon ! Je t’ai marché dessus.)
— No pasa nada. (Ce n’est rien.)— Siento llegar tarde. (Désolé d’arriver en retard.)
— Tranquilo, no pasa nada. (T’inquiète, il n’y a pas de mal.)
Tu as aussi, dans le même registre : no te preocupes (ne t’inquiète pas), tranquilo / tranquila (du calme, détends-toi), no importa (ça n’a pas d’importance), descuida (t’en fais pas).
En français, tu dis « ne … rien » : deux marques, un seul sens négatif. L’espagnol fonctionne pareil avec no … nada.
Ce n’est pas une double négation qui s’annule, c’est un accord de négation : quand nada est placé après le verbe, le no devant le verbe devient obligatoire.
Le tutoiement se voit dans le verbe, pas dans le pronom
Dernier bloc du système, et c’est celui qui déroute le plus au début.
L’espagnol a bien deux façons de s’adresser à quelqu’un : tú (familier) et usted (forme de politesse). Historiquement, usted vient de vuestra merced, « Votre Grâce » — une formule à la troisième personne, exactement comme si on disait en français « Monsieur désire-t-il… ».
Conséquence directe et très importante :
usted se conjugue à la troisième personne du singulier, comme él ou ella.
Et comme l’espagnol laisse tomber les pronoms sujets la plupart du temps, la politesse n’est visible que dans la terminaison du verbe.
C’est pour ça que le couple disculpa / disculpe est si central : la seule chose qui distingue le tutoiement du vouvoiement, c’est une lettre finale. Pas de « vous », pas de pronom, rien d’autre. Une voyelle.
Les quatre formes de l’impératif de disculpar
disculpa ⇒ tú (une personne, familier)
disculpe ⇒ usted (une personne, poli)
disculpen ⇒ ustedes (plusieurs personnes, partout en Amérique latine)
disculpad ⇒ vosotros (plusieurs personnes, familier, Espagne uniquement)
Et en Argentine, en Uruguay ou en Amérique centrale, où l’on emploie vos au lieu de tú : disculpá.
Et si tu veux une roue de secours pendant les premiers mois : utilise perdón. C’est un nom, il ne se conjugue pas, donc il ne trahit ni tutoiement ni vouvoiement. Tu peux le dire à ton meilleur ami comme au maire de la ville.
Six situations, six réponses
Testons le système sur des cas concrets. Lis la situation, choisis mentalement, puis regarde.
1. Tu bouscules quelqu’un dans la rue.
⇒ ¡Perdón! (ou ¡Disculpa!) — petit incident, déjà arrivé, c’est réglé en un mot.
2. Tu veux demander l’heure à un inconnu plus âgé que toi.
⇒ Disculpe, ¿tiene hora? — rien ne s’est passé, tu ouvres l’échange, et tu vouvoies.
3. Une amie t’annonce que son chat est mort.
⇒ Lo siento mucho. — aucune faute de ta part, mais tu ressens sa peine.
4. Tu arrives avec vingt minutes de retard à un rendez-vous.
⇒ Perdón por la demora ou Siento llegar tarde. — les deux passent très bien.
5. Tu as vraiment blessé quelqu’un que tu aimes.
⇒ Perdóname. — ici, le pronom est indispensable : tu demandes quelque chose.
6. Quelqu’un s’excuse auprès de toi pour une broutille.
⇒ No pasa nada. — la réponse par défaut, dans toute la sphère hispanophone.
Dès que tu demandes « qu’est-ce qui s’est passé, exactement ? », le bon mot arrive presque tout seul.
Le tableau à garder sous la main
Les excuses espagnoles en un coup d’oeil
lo siento — « je le ressens » ⇒ peine, regret, condoléances. Ne convient pas aux petits accrocs.
perdón — nom, « le pardon » ⇒ petite faute déjà commise. Le plus polyvalent, invariable, sans risque.
disculpa / disculpe — impératif de disculpar ⇒ avant de déranger. = Excuse-moi / Excusez-moi.
perdóname / discúlpame — impératif + pronom ⇒ demande de pardon assumée. Réservé aux vraies fautes.
no pasa nada — « il ne se passe rien » ⇒ la réponse. À avoir en réflexe.
Pour creuser chaque point
Chacune de ces cases mérite son propre article, parce que c’est dans le détail que se logent les malentendus. Voici les quatre suites logiques de ce guide :
- Lo siento, perdón, disculpa : la différence expliquée une fois pour toutes
Le trio de base, disséqué situation par situation, avec les erreurs typiques des francophones. - Perdóname : signification, poids réel et quand l’utiliser
Pourquoi ce petit -me change tout, et d’où vient l’accent écrit sur le « o ». - No pasa nada : ce que ça veut vraiment dire
La réponse indispensable, sa double négation, et son statut culturel en Espagne. - Disculpe ou disculpa : la différence entre les deux
Tout le système tú / usted vu à travers une seule voyelle finale.
Ne cherche pas à tout maîtriser d’un coup. Installe d’abord deux réflexes : ¡Perdón! quand tu fais une petite bêtise, No pasa nada quand on t’en fait une.
Avec ces deux-là, tu tiens déjà la grande majorité des échanges quotidiens. Le reste viendra tout seul, à force d’entendre les autres, et c’est comme ça qu’on apprend une langue pour de vrai.
Wiktionary (anglais), entrées perdón, pardon, disculpar, disculpa, no pasa nada, usted (https://en.wiktionary.org/)
SpanishDict, entrées lo siento, disculpar, perdonar, no pasa nada (https://www.spanishdict.com/)
Larousse, Dictionnaire de français, entrée excuser (https://www.larousse.fr/)
Spanish with Daniel, « Permiso, disculpa, perdón, lo siento! » (https://www.spanishwithdaniel.com/)
Mexperience, « When Saying Sorry in Spanish Gets Complicated » (https://www.mexperience.com/)